Das Europa der Anderen (Franstalig)

L’Europe des autres

Discours prononcé le lundi 21 mai 2007 par M. Frans Timmermans, ministre néerlandais des Affaires européennes, à l’université Humboldt de Berlin.

Introduction

« L’Europe : un tour de passe-passe. Ceux qui y vivent depuis longtemps en ont assez. Ceux qui vivent ailleurs sont prêts à tout pour y entrer. Qu’est-ce que cette chose que certains POSSÈDENT mais ne désirent plus, tandis que d’autres la CONVOITENT si ardemment ? »

Répondre à cette question, posée par le réalisateur Wim Wenders, est probablement la tâche la plus importante des responsables politiques européens. Dans leurs tentatives des dernières années, ils n’y sont parvenus que très partiellement. Nombreux sont les Européens que l’Europe ne fait plus rêver : déçus par des résultats médiocres, ils ne se reconnaissent pas en elle. En réaction, la tendance actuelle voudrait concevoir l’Europe en termes de projets concrets. Si elle n’est pas dépourvue d’intérêt – puisqu’à projet concret, résultat concret –, cette approche purement utilitariste représente néanmoins un certain appauvrissement de la notion d’Europe, tout comme une politique purement utilitariste est en fait un appauvrissement de la politique.

Je suis depuis de nombreuses années un inconditionnel du chanteur Herbert Grönemeyer. La chanson qu’il a dédiée il y a quelques années à sa femme décédée m’a marqué d’une manière indélébile. Mais Grönemeyer n’est pas seulement magistral dans les thèmes intimes, il l’est aussi lorsqu’il parle de politique. Dans son dernier album, « 12 », il tend devant notre visage d’homme ou de femme politique un miroir si pur que le moindre défaut, la moindre ride deviennent visibles. Voici les paroles de sa chanson « Die Flüsternde Zeit » :

Der Sommer war gross
Das Wetter überreif
Aber ihr, ohne Idee, im Abseits
Ihr spielt nur zum Schein
lasst uns hinten allein
Für euren Vertrag fällt euch zu wenig ein
In einer flüsternden, flüsternden Zeit

Bien sûr, il faut nous pencher sur les problèmes de nos concitoyens, mais les solutions pratiques ne sont viables que si elles s’appuient sur une vision de l’avenir de notre société dans son ensemble. Une vision qui doit être largement partagée par la communauté qu’elle engage. Et c’est là le gros problème de l’Europe, car fuir dans le concret signifie aussi fuir l’obligation de formuler un idéal commun.

Paradoxalement, pour découvrir ce qui nous rassemble en tant qu’Européens, il nous faut d’abord mieux saisir nos différences, et leur accorder enfin l’attention sincère qu’elles méritent… Ces différences sont mises en lumière dans une interview commune donnée par deux europarlementaires, le Français Michel Rocard et la Roumaine Adina Valean, à l’occasion de la célébration des cinquante ans de l’Union européenne.

Michel Rocard, vétéran de la politique, raconte les larmes qu’il a versées lors de l’entrée d’Adina Valean et de cinquante-deux autres députés roumains et bulgares dans l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg, venus comme il le dit « prendre leur place en Europe ». Le souvenir de 1989 a resurgi, lorsqu’il a assisté, alors premier ministre de la République française, à la chute de Nicolae Ceaucescu.

De presque quarante ans sa cadette, Adina Valean n’a ressenti au moment de son entrée « que de la fierté ». Ce sentiment de fierté, c’était pour la Roumanie – pas pour l’Europe. Car pour elle, entrer dans l’Europe signifie sortir définitivement de la dictature : « En pensant à l’Europe, nous ne pensions qu’à la liberté ». Si Michel Rocard a amené l’Europe à la Roumanie, Adina Valean a mené la Roumanie à l’Europe, et c’est là bien plus qu’un jeu de mots. Dans l’esprit de tous ceux d’entre nous qui depuis 1945 vivent libres, l’Europe a toujours signifié la victoire de la fraternité sur le nationalisme destructeur, ce qui impliquait de relativiser l’idée d’État-nation. Pour ceux, en revanche, qui jusqu’à 1989 ont souffert sous le joug de la dictature et de la domination étrangère, la reconquête de la liberté nationale constitue la plus importante victoire de leur histoire, et c’est précisément dans l’affirmation de l’État-nation que cette victoire s’exprime. Bien qu’à peine perceptible et rarement exprimée, cette différence entre les anciens et les nouveaux États membres n’en est pas moins bien présente et à provoque de trop nombreux malentendus.

Le Kremlin sur Senne

À mes yeux, la chute du mur de Berlin et du rideau de fer est la plus belle de toutes les réussites de l’Europe, l’apogée de son histoire. Des années durant, Varsovie, Prague ou Bucarest ont été pour nous bien plus inaccessibles que la lune. Aujourd’hui, on s’y rend aussi facilement qu’à Londres ou à Paris. Et le plus beau, c’est que l’on considère cette liberté comme la chose la plus banale du monde. C’est un progrès formidable. En même temps, cette soudaine proximité nous masque le contraste entre anciens et nouveaux États membres.

Pendant que les pays d’Europe occidentale s’appliquaient à partager leur souveraineté, les pays situés de l’autre côté du rideau de fer suivaient également un processus d’intégration. Contrairement à nous, ils y étaient contraints par le régime totalitaire de Moscou. Il n’y a pas vingt ans de cela, la moitié des pays d’Europe fonctionnaient grâce à un système de méfiance mutuelle institutionnalisée. C’est cela qui provoque le mélange de fascination et d’horreur que nous éprouvons devant un film tel que « La vie des autres », du réalisateur Florian Henckel von Donnersmarck. Est-ce là la réalité des rapports humains à cette époque ?

En retrouvant leur liberté, les Polonais, les Hongrois et les Tchèques ont enfin pu reprendre leur propre destin en main et redécouvrir leur fierté nationale. Les anciens pays de l’Est, tout comme ceux d’Europe occidentale, doivent beaucoup à l’Union européenne, j’en veux pour preuve les chiffres de leur croissance économique. Pourtant, cela ne suffit pas à gagner la confiance des citoyens, dans les nouveaux États membres comme dans les anciens. Une récente enquête révèle par exemple que les Lettons sont les plus eurosceptiques de tous les peuples européens. À peine 28 % d’entre eux étaient favorables à l’adhésion de leur pays. Pourquoi cette hostilité ? Parce qu’ils supposent que l’Union européenne s’apparente à l’Union soviétique et à son centralisme abhorré. Troquer le communisme de Moscou contre la bureaucratie de Bruxelles, voilà bien la dernière chose qu’ils souhaitent.

Ce parallèle est largement repris dans nombre de nouveaux État membres. Pour choquant que cela soit, nous devons comprendre qu’il n’est pas si simple d’effacer les traces d’un passé traumatisant et extrêmement récent. À cela s’ajoute le sentiment qu’ont beaucoup de pays d’Europe centrale et orientale d’être pénalisés par rapport aux anciens États membres, et il s’agit là davantage de sécurité que de subventions. Les anciens membres devraient en effet faire preuve d’une plus grande compréhension à l’égard des préoccupations sécuritaires des nouveaux membres et ne pas oublier que dans ces pays, la guerre froide a été glaciale. En aucun cas ils ne veulent mettre en danger la liberté qu’ils viennent de reconquérir.

Souvent, les nouveaux membres doivent s’habituer à l’idée que l’adhésion à l’UE n’est pas la fin d’un processus, mais qu’ils abordent un nouveau rôle, dans un contexte plus large. Un contexte qui n’est ni un nouveau pacte de Varsovie, ni une version miniature des Nations unies. En effet, l’Union européenne n’est pas une organisation internationale classique. Elle est bien plus que cela et c’est pourquoi elle est aussi plus exigeante envers ses membres.

Les anciens membres doivent prendre conscience des mutations qu’implique la fin du partage de l’Europe pour notre continent et pour notre perception de la coopération européenne. C’est une erreur de penser que les nouveaux membres doivent encore, après leur adhésion, s’adapter à leurs aînés. Car ils ne sont plus « les autres ». L’élargissement a transformé l’UE, c’est-à-dire nous tous. Lorsque Bruxelles est considérée comme une nouvelle Moscou, c’est donc aussi notre problème.

La haine de soi

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le modèle de l’État-nation s’est emballé et sa faillite est complète. Or c’est précisément en unissant les souverainetés nationales, dans le cadre de la CEE, puis de la CE et de l’UE, que l’idée d’État-nation a été ranimée. Soixante ans plus tard, à l’aube d’une ère nouvelle, alors que la mondialisation fait évoluer les relations internationales à une vitesse fulgurante, l’Europe redevient le point de ralliement qui permettra aux États-nations, à la fois individuellement et ensemble, de relever ce nouveau défi avec succès.

Ce n’est pourtant pas l’avis des Européens, à qui l’Europe semble avoir joué ses dernières cartes. « Désormais, ça ne peut que se dégrader », prétendent les uns. « Tâchons déjà de conserver nos acquis », disent les autres. L’histoire de l’UE s’achève-t-elle réellement avec la fin du partage de l’Europe ? Jamais un projet de paix, au départ voué à l’échec, n’aura connu une telle réussite, mais jamais non plus le succès n’aura amené autant de doutes.

Des publicitaires néerlandais de renom prétendent qu’il n’y a rien de plus facile à vendre que l’Europe. « L’Union européenne est l’équivalent d’une Ferrari ; elle est luxueuse, confortable et tout le monde veut y habiter. » L’Europe est une marque d’une puissance extraordinaire : « Dès qu’on prononce le mot "Europe", tout le monde sait de quoi il s’agit ». À en croire les publicitaires, si l’Europe avait appartenu à une compagnie d’assurances ou à une banque, on se serait précipité pour être client.

On se demande où étaient ces gens-là pendant la campagne pour le référendum, lorsque partisans et détracteurs du Traité constitutionnel se bousculaient aux Pays-Bas pour imposer leurs visions contradictoires de l’Europe. La débauche d’énergie, de moyens financiers et d’engagement ne suffit pas, il faut faire plus pour enthousiasmer les citoyens que vanter les avantages du « produit » Europe, aussi nombreux soient-ils.

Beaucoup attribuent le rejet de la Constitution européenne au manque d’information. « En privant les gens d’information sur l’Europe, les politiques ont laissé libre cours aux opinions simplistes », disent-ils. Telle fut aussi ma première réaction. Mais c’est mésestimer les citoyens que de croire à cela. Il faut, bien sûr, attirer l’attention des gens sur les résultats du passé pour les convaincre de l’utilité de la coopération européenne, mais ce n’est pas le manque d’information qui a été décisif ; c’eût été trop simple.

La vérité, c’est que le message a déplu à une majorité de Néerlandais. Quelle qu’ait été l’importance de l’UE pour notre stabilité, notre sécurité et notre prospérité, le passé ne suffit pas à justifier la poursuite de l’intégration européenne. Le progrès ne consiste pas à cloner les succès d’hier. Le progrès, c’est saisir les chances actuelles et repousser les menaces futures. Et pour y parvenir, l’Europe doit se renouveler.

Renouvellement

Le besoin est grand de renouveler l’Europe. Nous ne devons cependant pas ignorer le sentiment d’incertitude qui taraude nombre d’Européens. On ne peut regarder l’avenir en face qu’en gardant les pieds sur terre. Dans le cas contraire, tout bascule, y compris l’horizon. C’est pourquoi le débat sur l’avenir de l’Europe n’a de chance de d’aboutir que si les certitudes fondamentales sont acquises.

Seule une Europe efficace peut dissiper l’incertitude au sein du public. Cela passe par une modification des traités actuels. Le dynamisme dont fait preuve la présidence allemande dans la discussion sur le nouveau traité est, à cet égard, particulièrement constructif. Mais ce n’est pas pour autant que l’opinion sur l’Europe se fera plus positive. Le problème est que la discussion sur le nouv eau traité amplifie les antagonismes entre « nous » et « les autres », masquant ainsi la vraie Europe, celle des idéaux. Le plus tôt nous saurons trouver un compromis acceptable pour tous les États membres, le plus vite nous pourrons nous consacrer aux défis majeurs auxquels l’Union et ses citoyens doivent répondre.

Nous devons donc impérativement parvenir à un traité qui cadre avec les exigences actuelles. Les Pays-Bas voient clairement à quoi un tel traité doit ressembler. Une chose est d’ores et déjà certaine, le Traité constitutionnel ne sera, dans sa forme actuelle, pas soumis une seconde fois à la ratification du Parlement néerlandais. Le nouveau traité devra se distinguer nettement du précédent à la fois par sa dénomination, sa forme et son contenu.

Pour laisser intact le compromis institutionnel, les Pays-Bas envisagent cinq modifications.

Caractère constitutionnel

En premier lieu, nous devons abandonner les prétentions constitutionnelles. Lors de la rédaction de la Constitution européenne, à laquelle j’ai participé en tant que parlementaire néerlandais, il semblait judicieux de reprendre la terminologie usuelle au niveau national afin d’augmenter la lisibilité de l’Europe. Ainsi, on ne parlerait plus d’un haut représentant mais d’un ministre, plus de directives ni de règlements mais de lois et de lois-cadres.

« À bas l’eurojargon ! », telle était la devise. Mais cela ne suffisait évidemment pas à justifier le terme de constitution. Alors, comme il est d’usage dans une constitution, on y a inclus un article faisant référence au drapeau et à l’hymne européens. Le texte reprend de plus l’intégralité de la Charte européenne des droits fondamentaux.

Cela a provoqué la confusion chez nos concitoyens, car tous les pays européens ou presque n’ont-ils pas déjà une constitution ? Mes compatriotes ne se sont jamais vraiment préoccupés de notre Constitution néerlandaise, qui est ainsi généralement restée à l’arrière-plan dans le débat politique et dans les programmes scolaires. L’Europe a changé cette donne ; nous nous sommes soudain intéressés à la Constitution, la nôtre !

L’habillage constitutionnel de ce qui n’était, pour l’essentiel, qu’un traité modificatif s’est avéré être une erreur de taille. La reprise du cadre de référence national a involontairement éveiller le sentiment que l’Europe entendait supplanter l’État-nation, ce qui a été mal perçu au moment précis où les nombreux changements imposés de l’extérieur incitent nos concitoyens au repli sur ce qui leur est familier – et c’est indiscutablement avant tout leur propre pays.

Le nouveau traité doit par conséquent être un simple traité modificatif portant les changements par rapport aux traités actuels, comme ce fut le cas avec les traités de Maastricht, d’Amsterdam et de Nice. Ce serait faire le jeu des eurosceptiques de le parer d’atours constitutionnels donnant le sentiment que l’Europe aspire à devenir un super-État. Aussi importante que soit la Charte des droits fondamentaux, il suffit d’insérer un article de renvoi qui permette son application dans l’exercice des tâches européennes et évite ainsi toute confusion quant aux intentions du nouveau traité. Le texte ne gagnerait ainsi pas seulement en concision, il serait aussi plus juste, puisque l’Europe n’est nullement un État.

Teneur démocratique

En deuxième lieu, il convient d’améliorer le fonctionnement démocratique de l’Union. Le spectre du super-État a avivé l’incertitude et le malaise, incitant nombre de Néerlandais à voter contre la Constitution européenne. L’Europe allait nous priver de notre identité, leur suggérait-on. Les Pays-Bas seraient rayés de la carte, comme le représentait une affiche du camp du « non » attisant cette peur. On y voyait tous les États membres figurer dans des couleurs contrastées. Tous sauf un : les Pays-Bas, engloutis dans la mer du Nord.

Les Néerlandais ne sont pas les seuls en Europe à chercher refuge dans l’État-nation pour parer à l’influence extérieure croissante. Une exposition se tient actuellement à Rome pour marquer les cinquante ans de l’intégration européenne. Tous les États membres ont envoyé une œuvre d’art symbolisant leur identité. Alors qu’autrefois ces pays s’appliquaient à montrer leur caractère typiquement européen, nous les voyons aujourd’hui souligner leur particularité dans le grand ensemble européen.

Cette attitude n’est pas nécessairement menaçante pour l’Europe, au contraire. À supposer toutefois que l’Europe ose rebondir sur ce sentiment national. Les parlements nationaux peuvent, mieux que toute autre assemblée, européaniser le débat national et nationaliser le débat européen. C’est indispensable si l’on veut que les citoyens s’intéressent enfin à l’Europe. En corollaire, l’UE doit reconnaître plus explicitement que le foyer de la vie et du débat politiques européens se situe dans les parlements nationaux, et non à Bruxelles ou à Strasbourg.

Pour cette raison, il est très important que le nouveau traité renforce encore le rôle des parlements nationaux. Le Traité constitutionnel fait déjà un pas dans cette voie en introduisant le système du « carton jaune », lequel prévoit que si un tiers des parlements nationaux estiment qu’une proposition de la Commission est contraire aux principes de subsidiarité ou de proportionnalité, celle-ci est invitée à revoir sa copie. Mais il nous faut aller plus loin si nous voulons réellement que nos concitoyens aient, par l’intermédiaire de leurs parlements nationaux, davantage voix au chapitre en Europe. On pourrait par exemple obliger la Commission à retirer une proposition si une nette majorité estime qu’elle contrevient aux principes de subsidiarité ou de proportionnalité.

Répartition des compétences

En troisième lieu, le nouveau traité doit préciser ce qui relève des compétences de l’Europe et ce qui en est expressément exclu, le principe étant que les décisions doivent être prises au plus près des citoyens. L’UE ne doit intervenir que si les États membres ne sont pas en mesure de réaliser individuellement leurs objectifs. Évidemment cela peut impliquer que les décisions soient parfois prises de préférence au niveau européen, auquel cas le vote à la majorité qualifiée sera la plupart du temps la procédure la plus indiquée. La coopération européenne doit donc procéder d’un choix raisonné, et non constituer la réponse obligée à tous les problèmes.

Nous avons maintes fois observé, au cours de ces dernières années, que le flou régnant sur le partage des compétences a amené Bruxelles à se mêler des services publics d’États européens. Il n’est pourtant pas nécessaire de tout soumettre aux règles du marché intérieur. En matière de retraite, de sécurité sociale, de culture, d’éducation et de santé publique, nous devons avoir la faculté de garantir la qualité, la viabilité et l’accessibilité de nos services publics nationaux. Cela suppose que les compétences des États membres doivent être plus clairement définies que ce n’est actuellement le cas.

Élargissement

En quatrième lieu, les règles régissant l’élargissement doivent être inscrites dans le nouveau traité. Les candidats doivent, préalablement à leur adhésion, devenir de vrais pays européens. Cela signifie garantir l’état de droit et la démocratie, respecter les droits de l’homme, protéger les minorités, pouvoir faire face à la pression de la concurrence au sein de l’Union et transposer la législation européenne dans le droit interne. En jargon européen, ces conditions sont désignées comme les « critères de Copenhague ».

L’élargissement n’a pas seulement provoqué des changements dans les nouveaux États membres, c’est l’ensemble de l’UE qui a changé. Cette mutation a progressivement été perçue par les populations des anciens États membres, pour lesquelles il n’est désormais plus question d’accueillir automatiquement à bras ouvert chaque candidat à l’adhésion. Pour ne pas s’aliéner le soutien du public au projet européen, il est par conséquent indispensable d’annoncer clairement que les critères d’adhésion ne feront l’objet d’aucun marchandage. D’où la nécessité d’inscrire les critères de Copenhague dans le nouveau traité.

Plus d’efficacité

Cinquième et dernier point, le nouveau traité doit manifestement renforcer la capacité d’action de l’Europe lorsque ses membres doivent agir ensemble. De nombreux défis actuels sont insurmontables au niveau national. Si nous voulons vraiment avancer en matière de changement climatique, de politique d’immigration et de lutte contre le terrorisme, il nous faut davantage constituer un front européen. Cela vaut aussi pour bien d’autres domaines, comme notre approvisionnement énergétique, notre environnement, notre compétitivité économique, notre politique étrangère et de sécurité commune ainsi que le problème de la criminalité transfrontière.

Notre Europe est un modèle de société libre, responsable et solidaire, un exemple pour le reste du monde. Nous ne pourrons préserver cette Europe que si l’UE et ses membres – animés du même dessein, chacun assumant ses propres responsabilités – améliorent leur coopération et parviennent à y intéresser leurs citoyens. Les Pays-Bas ne veulent pas moins d’Europe, mais une Europe meilleure.

Conclusion

C’est à deux pas d’ici que, le 10 novembre 1989, depuis le Rathaus Schöneberg, Willy Brandt s’adressa à des milliers d’Allemands de l’Ouest et de l’Est en ces termes : « Rien ne sera plus jamais comme avant. Cela signifie que nous serons jugés, nous à l’Ouest, non seulement sur ce que nous avons dit par le passé, mais aussi sur ce que nous sommes prêts à faire aujourd’hui et demain, moralement et matériellement. (…) Notre volonté, non pas d’admonester, mais d’être solidaire, de trouver des bases communes et de prendre un nouveau départ, sera mise à l’épreuve. Ce qui compte à présent, c’est de nous mettre d’accord, de garder la tête froide et de faire de notre mieux. »

En octobre de cette année, il y aura quinze ans que Willy Brandt est mort. Les choses ont certes profondément changé depuis cette nuit d’automne à Berlin, mais son message reste d’actualité. Pas seulement à Berlin ou en Allemagne, mais dans toute l’Europe. Car ce sont justement les changements sans précédent que nous venons de connaître – et connaissons aujourd’hui encore – qui menacent de faire ressurgir les différences que nous croyions avoir surmontées – entre anciens et nouveaux, entre Est et Ouest, entre grands et petits, entre atlantique et continental.

L’Europe est une œuvre humaine. Mais tout ce que nous avons édifié peut s’effondrer. J’entends dans les paroles de Willy Brandt un appel incessant à nous concentrer sur ce qui nous rassemble – nous Berlinois, Allemands et Européens – et non sur ce qui nous divise.

Par son économie de marché à visage social, l’Europe est un cas d’école de société responsable et solidaire. Nous, Européens, sommes très proches les uns des autres, tant dans nos aspirations profondes que dans la manière dont nous essayons de les réaliser. Car qu’est-ce qui nous importe ? Des relations sociales détendues, un bon enseignement pour tous, une santé publique accessible à tous, de saines relations de travail, une protection sociale fiable et un environnement propre. Et comment essayons-nous d’y parvenir ? Par la concertation axée sur le consensus politique et la solidarité sociale.

Je n’ignore évidemment pas qu’il existe des différences au sein de l’Union. Mais à l’échelle mondiale, les similitudes sont infiniment plus importantes que les différences. L’Europe est un cas exemplaire de société libre, solidaire et responsable. Il nous suffit de vouloir le reconnaître.

Le chanteur Herbert Grönemeyer exprime sans concession notre incapacité à faire ce constat :

Der Sommer war gross
Das Wetter gut heiss
Aber ihr steht weit im Abseits
Wenn Eure Stunde schlägt
Ist es zu spät
Weil ihr habt euch zuwenig bewegt
Ihr habt uns zuwenig bewegt
Zuwenig bewegtSi nous voulons faire bouger les gens, commençons à bouger nous-mêmes. Sans dirigeants dynamiques, pas de citoyens dynamiques. Nous devons mettre fin au «Flüsternde Zeit».

L’Europe a besoin de passion. La passion de ceux qui désirent y entrer, mais aussi celle de ses propres citoyens. L’Europe n’est pas celle des autres. Elle est à nous tous.